Gaugin

mardi 25 juillet 2006
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Paul Gauguin


Le Sorcier d’Hiva Oa
ou le Marquisien à la cape rouge

1902
Huile sur toile, 92 x 73 cm
Signé et daté en bas à gauche : Paul Gauguin/ 1902
Inv. AM 16/163

En 1901, Gauguin quitte Tahiti pour les Îles Marquises. Il veut abandonner une île contaminée par la colonisation pour une région qu’il croit encore vierge de toute influence occidentale mais très vite il déchantera. Il choisit l’île d’Hiva Oa, qui fait partie du groupe d’îles le plus éloigné de la terre ferme et s’installe dans le village d’Atuana où il passera les deux dernières années de sa vie.

À la suite d’un accord avec le marchand Ambroise Vollard, il reçoit une rente en échange de tableaux qu’il expédie régulièrement vers la France. Cet arrangement oblige le peintre à une production plus abondante et plus systématique. Aux tableaux de cette dernière époque, Gauguin n’a pas attribué de titre, ni en français ni en tahitien, ce qui a pu entraîner des confusions ; il laissa ainsi toute latitude aux marchands et collectionneurs d’en inventer et parfois de modifier l’interprétation de l’œuvre.

Le « sorcier » se tient immobile dans un sous-bois, à deux pas d’une rivière. Le visage aux traits fins retient l’attention avec son regard énigmatique et ses longs cheveux dans lesquels sont piquées des fleurs de frangipanier. Le costume est inhabituel chez Gauguin : il porte une courte tunique bleue retenue par une ceinture colorée et il a jeté sur ses épaules une grande cape rouge. Deux femmes voi-lées se cachent derrière un arbre ; l’une d’entre elles porte un morceau d’étoffe vers son visage et jette un regard peureux vers le personnage central qui, de sa main droite, lui transmet un rameau vert.

Comme souvent, la scène est concentrée d’un côté du tableau ; à cette image empreinte de mystère s’oppose l’harmonie tranquille de la nature.
À l’avant-plan, un chien tient dans sa gueule un oiseau au plumage violacé. Gauguin rend compte ici d’une scène à laquelle il a assisté : la capture d’un oiseau, le Porphyrio Papae, espèce aujourd’hui dispa-rue mais dont des ossements ont été découverts sur l’île d’Hiva Oa par des paléontologues en 1986-87. L’explorateur norvégien Thor Heyerdahl le décrit en ces termes : « Un oiseau sans ailes était au milieu du sentier et nous regardait. Puis il détala plus rapi-dement qu’une poule et disparut en un éclair dans une sorte de tunnel entre les fougères épaisses. Nous avions entendu parler de ces oiseaux sans ailes, espèce étrange, inconnue des ornithologues. Les insulaires en avaient vu souvent, mais n’avaient jamais réussi à en attraper un, puisqu’ils plongeaient toujours à une folle vitesse dans des trous et des galeries. » Gauguin aurait-il pu concevoir en saisissant cette scène qu’il servirait la cryptozoologie ?

Le personnage central, le marquisien à la cape rouge, a été identifié par certains auteurs comme étant Haapuani, non seulement le meilleur danseur du village mais aussi le sorcier le plus réputé d’Hiva Oa, le tau’a qui initia Gauguin aux croyances et coutumes locales et devint son ami . « En s’appuyant sur le commentaire de Guillaume Le Bronnec, [...] on apprend que cet Haapuani avait le rang de tau’a ou prêtre indigène avant l’arrivée des missionnaires. Une fois ces derniers installés, renonçant à sa prê-trise, il devint ‘organisateur et maître de cérémonie des festivals et célébrations d’Hiva Oa’ ». Mais cette interprétation ne fait pas l’unanimité.

En 1902, le peintre a réalisé plusieurs tableaux mettant en scène des hommes efféminés : androgynes ou Mahu fréquents dans la société polynésienne : l’Incantation (W. 615), Contes barbares (W. 625).

L’histoire du tableau nous apporte-t-elle des éclaircissements ? La toile est reprise à l’inventaire du musée sous le titre évocateur du Sorcier d’Hiva Oa mais il lui a été attribué tardivement. Il apparaît sous cette mention pour la première fois en 1949, à l’exposition Gauguin de Bâle. Selon Richard Bretell, le tableau figura probablement à l’exposition chez Vollard en 1903 mais aucun des titres de la liste ne correspond à ceux que l’on attribue à l’œuvre. Il s’intitulait peut-être alors l’esprit veille. La première photographie publiée dans Deutsche Kunst und Dekoration, en novembre 1910, portait le titre Aux îles Marquises. L’œuvre a appartenu à la collection de Mme Paulina Kowarziks et entra au Musée de Francfort en 1926 . Elle apparaît alors sous le titre erroné À Tahiti dans le catalogue du musée de Francfort comme dans celui de la vente de Lucerne en 1939.

Au vu du parcours du tableau et en se référant au premier titre Aux Îles Marquises, l’appellation plus générale de Marquisien à la cape rouge se justifierait, car ce titre est moins réducteur que celui de Sorcier qui définit de manière plus précise la lecture possible de l’œuvre.

Repères biographiques

Paul Gauguin passe sa prime enfance au Pérou, ce qui lui donne le goût du voyage. D’abord pilotin dans la marine marchande, on le retrouve tour à tour agent de change, travailleur manuel, artiste, écrivain et journaliste.

En 1886, le premier départ de l’artiste le conduit en Bretagne, attiré par « le caractère primitif et sauvage » de cette région. Dans ce pays qui l’inspire, comme lors de son voyage à la Martinique (1887), de son séjour à Arles auprès de Vincent Van Gogh (1888), Gauguin s’éloigne de l’Impressionnisme de ses débuts. Stimulé par sa rencontre avec Émile Bernard à Pont-Aven, il crée un style nouveau, simplifié et coloré, art de synthèse qui intègre Cloisonnisme et Symbolisme.

Gauguin s’intéresse à toutes les techniques : la peinture, le dessin mais aussi la sculpture, la gravure, la céramique. Il sera un des premiers à supprimer toute hiérarchie de valeurs entre les différentes formes d’expression artistique.

C’est en 1891 qu’il part pour Tahiti à la recherche d’un monde plus authentique, plus proche de la nature et de nouvelles sources d’inspiration en accord avec son tempérament de « sauvage ». De 1891 à 1893, il va créer parmi les plus belles œuvres de sa carrière : d’une part, celles que lui inspire la vie tahitienne, vision idyllique de paradis tropical, et, d’autre part, celles qui tentent d’exprimer tout le mystère des croyances ancestrales de la Polynésie.

Malade et à bout de ressources, Gauguin revient en Europe en 1893. Une dernière fois la Bretagne sert de stimulant à sa création ; il a aussi l’occasion de voyager en Belgique pour l’inauguration du pre-mier salon de La Libre Esthétique en 1894. Mais en 1895, l’artiste éprouve le besoin de repartir à Tahiti et ne plus jamais revenir. En 1901, toujours en quête d’une vie plus vraie, il s’installe aux Marquises, sur l’Île d’Hiva Oa, à Atuana où il meurt le 8 mai 1903.

De son vivant, la légende s’est emparé de lui, exaltant le peintre maudit et nuisant à la connaissance de son œuvre qui occupe une place exemplaire dans la naissance de l’art contemporain.